[Interview] Saffron, entreprise sociale au Laos

J’ai rencontré le directeur adjoint de Saffron Coffee en juin 2018, intriguée par les photos des producteurs accrochées aux murs. Je voulais en savoir plus sur cette entreprise sociale. Je vous invite à lire la retranscription (traduite) de notre rencontre. Si vous avez des questions ou des commentaires, n’hésitez pas à écrire en bas de l’article 😉

Cette article d’interview est complété par une présentation des éléments du projet qui m’ont inspirés : à lire ici.

Derek, Saffron est une entreprise sociale. Pourrais-tu me présenter ses objectifs ?
Oui, Saffron Coffee est une entreprise située à Luang prabang qui a trois passions : supporter les tribus Laotiennes d’agriculteurs, protéger l’environnement et produire un excellent café. En bref, tout tourne autour d’un « café de qualité, cultivé de manière juste ».

Comment est né ce projet ?
David Dale (USA), le fondateur travaillait pour une autre industrie mais à un moment il a souhaité mettre plus de sens dans son travail. Après avoir déménagé avec sa femme, Malayvanh Tou Dale, Laotienne, de venir à Luang Prabang, ils ont fondés Saffron avec l’idée de fournir aux villages du Nord du Laos l’accès à un marché significatif pour la culture d’Arabica. Ils ont investi une dizaine d’années ici, avant de retourner aux Etats-Unis en 2016. David reste encore très investit et partage ses connaissances et son expérience. Aujourd’hui, l’entreprise est dirigé par Todd Moore, lui aussi expatrié (USA).

Concrètement, que fait Saffron café ?
Nous travaillons avec plus de 800 fermiers individuels dans la province de Luang Prabang à travers 25 villages. Tous les villages sont à plus de 800 mètres d’altitude, sont très isolés et font partis des populations les plus pauvres du Laos. Premièrement, nous leur fournissons les plans de café. Ensuite, on travaille avec eux dans la durée pour les accompagner et les former. Puis, on leur achète le café (au dessus du prix du marché) que l’on revend à la boutique.

Pour les accompagner, avez-vous des partenaires ?
Oui, on pense qu’à plusieurs on va plus loin, avoir des partenaires est vital. Par exemple, nous travaillons avec Wildlife Conservation Society à Houaphan. J’appelle cela un partenariat gagnant-gagnant. Les villages de la frontières sont dans une zone protégée. Avoir un revenu avec le café détourne les villageois du braconnage et facilite les travaux de l’ONG. [Tiens tiens, cela me rappelle notre rencontre avec Mickey, le fondateur d’Ourangoutan-journey dans le Kalimantan! Où la création d’une activité d’éco-tourisme avait pour but premier de détourner les populations de la coupe de bois illégale] Pour nous, cela nous permet d’avoir des collaborateurs à proximité du village -Luang prabang est à 16h de route de Houaphan- qui s’assurent que nos standards de qualité et que le respect de l’environnement sont respectés.
Nous travaillons aussi avec des départements gouvernementaux dont les priorités sont l’agriculture durable.

D’après toi, quels sont les impacts les plus positifs de l’entreprise ?
Le premier, je dirais, qu’en apportant un revenu complémentaire à des populations reculées et en leur offrant la possibilité d’avoir un marché stable (car nous nous engageons à leur acheter le café qu’ils produisent à un prix juste) nous leur permettront d’être plus acteurs de leur vie. On espère qu’ils pourront prendre les meilleurs décisions possibles pour leurs familles comme par exemple l’opportunité de laisser les enfants partir à l’école [Il est vrai que l’on croise ici beaucoup de jeunes enfants qui travaillent dans les champs] ou d’avoir accès à des soins médicaux qu’ils ne pouvaient pas du tout envisager sans revenus. J’aime à penser que ça fait une vraie différence.

Plus généralement, je suis heureux de travailler pour une entreprise qui contribue à préserver l’environnement en pratiquant une agriculture raisonnable, à taille humaine et sans pesticides. C’est forcément plus sain pour la planète, pour les agriculteurs et les consommateurs [C’est presque un slogan ça!]

Une entreprise sociale doit par définition générer du profit pour assouvir sa mission. Quelle est votre stratégie marketing pour réussir ?
Lorsque je suis arrivée, Saffron s’essoufflait un peu : l’emplacement du café n’était pas idéal et la cible marketing était sans doutes trop large. Il nous a fallut comprendre que le café que nous vendions est un café de niche, sans pesticides contrairement à de nombreux produits ici. Nous avons donc déménagé, créé un espace qui correspondait plus à notre produit et nous avons mis l’accent sur le partage des histoires de Saffron. Nous pensons qu’il est intéressant pour les clients de savoir d’où vient le produit, le travail que cela représente et les efforts qui sont fournis par les agriculteurs pour produire de la qualité. Petit à petit la demande est devenue trop élevée pour ce que nous produisons.

Si la demande est plus élevée, avez-vous envisagé de produire plus de café ?
C’est bon signe d’avoir trop de demande mais c’est aussi frustrant de savoir que l’on a un bon produit et qu’on ne peut répondre à tout le monde. Toutes les semaines, depuis deux ans, nous refusons des demandes d’envoi de café à travers le monde. Probablement, nous devrons continuer à refuser pour les 3 prochaines années. Pourquoi ne pas avoir 50 ou 100 hectares de plantations ? Et bien, ça ne répond pas à notre objectif d’aider les petites fermes agricoles des villages reculés, si nous agrandissons trop notre production [Je souris intérieurement, ce n’est pas tous les jours que l’argument financier passe au second plan!]

De quoi es-tu le plus fier ?
J’aime le fait que nous soyons engagés auprès de 800 familles dans les plantations. J’aime le fait que nous mettions du café de qualité dans la main de milliers de personnes par ans, particulièrement ceux qui n’ont jamais eu l’occasion de goutter un café de qualité. J’aime le fait que nous ayons un impact sur une quarantaine de famille à travers des emplois stable au café. J’aime le fait que notre personnel travaille dur et apprennent de nouvelles choses. J’aime la qualité de service qu’ils offrent à nos clients : ils font du bon boulot !

Tu as l’air fier de tes équipes. Comment recrutes-tu tes salariés ?
On ne recrute pas vraiment par annonce, mais par bouche à oreille. On aime que les gens viennent parce qu’on leur a dit qu’ici, c’était un bon endroit pour travailler.

Et les équipes sont composées comment ? Veilles-tu à une parité homme-femme par exemple ?
Notre priorité est plutôt de recruter des locaux plutôt que des expatriés ou des volontaires car nous travaillons pour aider la communauté laotienne. Mais c’est du personnel qu’il faut former. J’ai 17 femmes et 7 hommes dans mes équipes. Traditionnellement ici, les femmes sont en cuisine. Alors les postes de cuisinières et les boulangères sont occupés par des femmes. On embauche aussi des étudiants qui apprennent l’anglais, comme ça ils ont un terrain pour pratiquer. On espère les garder par la suite, d’autant qu’il n’est pas si simple après les études ici de trouver un emploi à la hauteur de leurs compétences. L’une de nos salariés va terminer ses études de comptabilité en octobre, nous sommes en train de nous organiser pour voir comment elle pourrait faire une partie de la comptabilité pour nous.

Manager une équipe qui possède une autre culture, ce n’est pas évident n’est-ce pas ?
Oui, la différence culturelle est un vrai défi ! Les laotiens par exemple, aiment travailler étape par étape et sont heureux de répéter une tâche de nombreuses fois. En tant qu’Australien, Américains ou même Européens, nous aimons le challenge, le défi, trouver des solutions, créer, innover [A qui le dis-tu!]…bref, le changement et la rapidité. Les Laotiens, d’après mon expérience, pas vraiment. Ils préfèrent un rythme plus régulier, doucement mais sûrement, dans le bon sens du terme. Au début, j’avais peur qu’ils s’ennuient à ne faire qu’une tâche, mais en fait ils ne s’ennuient que lorsqu’il n’y a pas de clients. Par exemple, ma barista, cela ne la dérange pas de faire 100 cafés dans la journée, elle aime juste les faire bien.

Quelles sont les principales difficultés que vous devez surmonter au quotidien ?
Oh..bien trop pour toutes les mentionner. Tous les jours, il y a des difficultés qui se présentent. Je suppose que le plus compliqué c’est la confiance. Nous avons besoin de construire une relation de confiance avec nos agriculteurs. Plusieurs fois, des ONG ont essayé, ou d’autres entreprises, de promouvoir le café Arabica… mais c’était des missions à court terme ou parfois mal dirigés, les communautés sont donc méfiantes [je crois d’ailleurs qu’à ce sujet les programmes d’aides intègrent de plus en plus la dimension de coopération, de durabilité du projet même après le départ de l’association. J’irai creuser la question!] Il nous faut être irréprochable et inspirer confiance en nous engageant sur du long-terme auprès d’eux, ce que nous faisons. Il se passe 8 à 9 ans entre le moment où nous rencontrons un partenaire et le moment où la première récolte arrive. Cela prend du temps d’obtenir la confiance, puis d’obtenir les autorisations légales, puis de faire pousser le café en les accompagnant pas à pas.

Que puis-je te souhaiter pour la suite ?
Tout de suite ? Une donation généreuse de 30000 dollars pour de nouveaux équipements ! Parfois, les besoins de nos équipes passent au second plan face à la priorité d’aider les agriculteurs d’avoir plus de formations et d’arbres. Une très grande partie de nos bénéfices servent donc à ça, au détriment des équipes du café. Une donation leur apporterai plus de confort dans le travail et je pense que c’est aussi important.

Un dernier mot pour les lecteurs ?
Oui, achetez votre café en sachant le travail qu’il y a derrière une seule tasse de café et que les profits reviennent aux fermiers du Nord du Laos, pas dans la poche d’un propriétaire ou d’actionnaires…

Il ne vous donne pas envie ce beau café ? =)

Visitez le site internet, la page facebook de Saffron ou suivez le projet sur Instagram @saffroncoffee.

Pour lire mon avis sur ce projet, cliquez sur le lien suivant.

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